Quel est l’avenir du livre de photographie à l’ère numérique ?

Introduction

Depuis l’arrivée du smartphone dans nos vies (l’iPhone a été lancé en 2007), notre production et notre consommation des images ont été totalement bouleversées. Cet outil central de l’internet mobile est devenu l’appareil photo dont nous ne séparons plus, et l’écran qui nous donne accès à l’ensemble des clichés partagés sur le web et ses plateformes sociales. En 2005, le journal Libération titrait à la une « Tous journalistes ? », et le musée de l’Élysée de Lausanne inaugurait l’exposition « Tous photographes ! ». Quel est l’impact de cette révolution, qui continue avec l’IA, sur le livre de photographie ? Alors que vient de se terminer la 5e édition du Parlement de la photographie à Paris, c’est l’heure de partager quelques éléments de réflexion…

L’ÉVOLUTION DU LIVRE DE PHOTOGRAPHIE À L’ÈRE NUMÉRIQUE

Dans son ouvrage La Chambre claire paru en 1980, Roland Barthes dit de la photographie qu’elle est « un objet anthropologiquement nouveau ». Au XIXe siècle, la photographie signe en effet « l’irruption de la vitesse dans l’économie de l’image1 ». Elle naît dans un élan de création d’une société industrielle, urbanisée et démocratisée. Le fait qu’elle soit de suite disponible gratuitement, pour tous, est une des clés de sa propagation à travers le monde.

En outre, « l’histoire de la photographie est profondément liée au livre. […] Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, le livre s’est imposé en vecteur majeur de diffusion de la photographie. Cette histoire parallèle du médium a cheminé sans que nul s’en préoccupe outre mesure avant les années 2000. Aujourd’hui, il semble impossible de penser la photographie sans penser le livre.2 »

L’histoire du livre de photographie : de l’album à l’écran

Talbot est l’auteur du premier livre illustré de photographies, Pencil of Nature (Le Crayon de la nature). Paru en 1844, cet ouvrage relate ses découvertes et présente 24 calotypes hors-textes. Mais jusqu’en 1880 et la mise au point de la photogravure, puis de la similigravure, il est encore impossible d’imprimer des photographies. Les tirages sont collés à la main dans des albums. Dès ses débuts, la photographie, collectée et archivée, sert donc avant tout à créer ces albums d’images. D’abord collectif pour inventorier les commandes, missions et travaux scientifiques de tous ordres, l’album devient privé quand les laboratoires et les ateliers se développent en ville pour fournir en tirages photographiques la bourgeoisie urbaine.

S’iI n’y a pas de photographie dans les livres jusqu’en 1910, l’édition de livres progresse vite après la Première Guerre mondiale à la faveur des possibilités de reproduction nouvelles. Entre 1918 et 1939, les photographes professionnels s’approprient le livre comme un nouvel espace de création. August Sander, Brassaï, Man Ray, Walker Evans sont les chefs de file de ce nouvel élan d’expression artistique à travers la photographie et le livre.

Après 1945, ce sont William Klein en 1956 et Robert Frank en 1958 qui marquent une rupture dans l’édition photo, en contrôlant la mise en pages de leur ouvrage et en concevant l’objet. Les années 1950-1960 marquent l’essor du livre de photographie en même temps que l’on assiste à l’explosion de la presse magazine (Life aux États-Unis) et que les musées la laissent entrer dans leurs espaces.

Les années 1970 célèbrent l’image photographique comme outil d’émancipation. L’image est politique, les générations de 1968 ont compris le pouvoir du médium, le foisonnement intellectuel se déploie dans l’ensemble des arts et la photographie fait les belles heures du Monde et de Libération avec Hervé Guibert et Christian Caujolle, quand de nouvelles revues dédiées au médium font leur apparition, et de nouveaux éditeurs tels que Delpire en France ou Steidl en Allemagne apportent un nouveau souffle à l’édition traditionnelle. Le livre de photographie n’est plus un « beau-livre » comme les autres. La photographie s’éloigne de son statut de simple illustration. Se créent de nouvelles formes graphiques pour mettre en scène les images et s’inventent de nouvelles formes narratives, ni empruntées à celles de la presse, ni héritées de l’unicité du tirage papier. « À partir des années 1990, on assiste à une véritable explosion du nombre de livres parus. Cette explosion est concomitante à la multiplication des musées, institutions, galeries et festivals consacrés à la photographie […]. Après une période de mise en avant quasi unilatérale du tirage (et même du vintage), l’importance du livre dans le champ de la photographie commence à être à nouveau reconnue », explique Michel Porchet.

La révolution numérique dans l’édition du livre de photographie

Dans les années 1980, l’arrivée de l’informatique a d’abord bouleversé la production des livres. La PAO a amélioré les coûts de production et facilité l’augmentation du nombre de livres parus chaque année, répondant à une demande croissante du public. Avec les années 1990-2000, le livre de photographie est devenu un produit de masse, démocratisé et accessible à tous. On se souvient de l’énorme succès de La Terre vue du ciel, décliné sous tous formats, jusqu’à l’épuisement…

Mais, attention, ces succès de librairie ne doivent pas masquer une réalité objective : malgré l’aura de ce segment, le livre de photographie pèse peu sur le marché global, et les éditeurs spécialisés sont tout petits comparés aux grands éditeurs généralistes souvent adossés à de gigantesques groupes multimédias. Sans compter que nombre de livres de photographie ne doivent leur succès que quand ils sont adossés à l’existence de catalogues d’exposition des institutions publiques et privées dédiées au médium. Encore aujourd’hui, l’édition photo est un secteur mineur du secteur.

LES DÉFIS DU SECTEUR DU LIVRE DE PHOTOGRAPHIE À L’ÈRE NUMÉRIQUE

Depuis les années 2010, le statut de l’image s’est dévalué en même temps que le nombre d’images disponibles en ligne s’est accru de manière exponentielle. Au sein des biens culturels, le livre est concurrencé par tous les autres usages liés au web : le streaming musical sur Deezer, Spotify, celui des films et séries sur Netflix, les réseaux sociaux et les messageries instantanées. Autant de pratiques basées sur la gratuité d’accès ou l’abonnement qui prennent du « temps de cerveau disponible » sur le temps consacré à la lecture de livres. Le confinement lors du Covid n’a été pour les lecteurs — et les éditeurs — qu’une parenthèse enchantée.

Un secteur qui reste fragile malgré les atouts du numérique

Dans ce contexte dégradé, le livre de photographie reste encore et toujours un marché de niche, coincé entre une faible demande par rapport aux autres segments (la littérature, la BD, les livres jeunesse) et une offre de plus en plus fragmentée entre les grands groupes d’édition ayant un segment photo (Flammarion, La Martinière, Gallimard, Hachette avec les éditions du Chêne, etc), les éditeurs indépendants bien installés sur le marché (EXB, André Frère, Delpire & co., Le Bec en l’air, Filigranes, Steidl, Aperture, Thames & Hudson, Mack, etc) et l’émergence d’initiatives autour de la micro et de l’auto-édition qui font la part belle aux éditions limitées et aux livres d’artistes. Parmi elles, citons le succès des livres de The (M) Editions, Chose commune ou les éditions Light Motiv.

Le livre photo doit également résister à une saisonnalité qui ne semble pas s’améliorer : la grosse part des achats de livres d’art se fait toujours lors des fêtes de fin d’année (cadeaux de Noël) tandis que les coûts de fabrication (photogravure, impression, reliure, droits de reproduction) et les coûts de distribution (liés au poids et au volume) restent élevés malgré les progrès technologiques. Le nombre de points de vente s’est quant à lui étiolé au fil des années, et même si le public photo s’est développé, il reste une distorsion entre la demande et le réseau de points de vente disponibles. La dispersion de l’offre associée au manque de points de vente entraîne un manque de visibilité et des tirages très faibles pour les éditeurs. Tous confirment une baisse des tirages moyens.

Comment les photographes et éditeurs comme Hemeria s’adaptent aux nouvelles contraintes ?

Pour contrecarrer les difficultés du marché, certains éditeurs se sont organisés.

Soutenue par le ministère de la Culture, l’association France PhotoBook, en fédérant les principaux éditeurs français indépendants de livres de photographie (30 maisons d’édition réparties sur tout le territoire) vise à faire reconnaître le livre de photographie comme un champ éditorial à part entière, et à promouvoir l’édition de création photographique en France et à l’étranger. Ensemble, ces maisons parlent d’une seule voix aux Rencontres d’Arles ou à Paris Photo en mutualisant leurs moyens.

D’autres se concentrent sur la désintermédiation de leur processus de vente. Sur un marché de niche, mieux vaut vendre en direct à ses clients, par le biais du web ou la présence sur les foires et festivals dédiés à la photographie.

C’est d’autant plus profitable que ces mêmes éditeurs ont privilégié un catalogue exigeant, centré sur des ouvrages dont l’ambition artistique se révèle autant sur le fond que sur la forme. Un travail associant la cohérence du propos et la direction artistique, et une réflexion sur le livre en tant qu’objet, permettent de mettre en œuvre une production éditoriale qui rencontre davantage de l’intérêt d’un public friand de livres pointus. L’orientation de la production marque également le passage de la photographie du champ documentaire au champ artistique.

C’est cette tendance qui se retrouve dans l’engouement croissant des photographes pour l’auto-édition, une manière de garder la main sur leur création jusqu’à la conception de leur livre.

Dans ce même mouvement, la maison d’édition Hemeria a mis en place un modèle qui offre la possibilité à ces photographes de bénéficier d’un accès au marché tout en gardant leur liberté de création. En créant sa propre plateforme de financement participatif, elle s’appuie sur la force des outils que le web a permis de faire émerger pour continuer à affirmer le désir de matérialité.

PERSPECTIVES FUTURES POUR LE LIVRE DE PHOTOGRAPHIE

À l’aube de la révolution numérique, le livre de photographie se trouve à un carrefour crucial de son évolution. Les avancées technologiques, notamment l’intelligence artificielle (IA), transforment non seulement la manière dont les images sont créées et consommées, mais soulèvent également des questions fondamentales sur l’authenticité, la créativité et le rôle des photographes dans la société contemporaine.

Quel impact des nouvelles technologies, de l’IA, sur le livre de photographie ?

Rien ne sert de dénoncer l’IA ou de l’empêcher. Elle est là, et bien là. Les logiciels de retouche d’images en étaient une préfiguration. L’IA ne remet pas en question l’existence du livre de photographie dans sa production : qu’une image soit créée par l’IA ou non, tout artiste désireux d’en faire une œuvre déployée sous la forme d’un livre le fera.

Signe-t-elle la disparition des photographes ? Dans certains secteurs, le risque est grand. L’image d’illustration, déjà presque « gratuite » avec la multiplication des banques d’images, peut aujourd’hui être générée de toutes pièces grâce à l’IA, par tout un chacun. Le domaine de l’information journalistique devra renforcer les dispositifs pour veiller à la vérification des images qui lui sont proposées et qu’elle diffusera.

L’IA peut être par contre une nouvelle ressource pour la création photographique. Des photographes se sont immergés dans les potentialités offertes par l’IA pour explorer de nouvelles méthodologies de création. Citons le travail de Wahib Chehata à la Hall93, Dimitri Daniloff ou de Tan Chui Mui.

© Franck Lecrenay


D’autres photographes ont dénoncé avec fracas l’utilisation sans contrôle d’une image générée par l’IA, et le danger réel que cette « intelligence » représente dès lors qu’elle est censée apporter une forme de vérité ou de représentation fidèle du réel. Citons le photographe Boris Eldagsen avec sa photo « L’électricien » qui a refusé un prix en divulguant le fait qu’elle avait été créée par l’IA ; la série virale créée par Pablo Xavier mettant en scène le Pape François ; la récente polémique autour de l’utilisation par Amnesty International pour une campagne visant à dénoncer les brutalités policières lors de manifestations en Colombie d’images générées par l’IA.

L’IMPORTANCE DE L’INNOVATION ET DE LA CRÉATIVITÉ

Dans un monde où l’IA est en capacité de créer des images au même titre que l’IH, que reste-t-il aux artistes ? Le constat est terrible : sur Instagram, le public semble plébisciter les images créées pour accumuler le plus de likes et montrant à quel point ces plateformes s’amusent de nos biais cognitifs.

La capacité des artistes à imaginer, à inventer, à nous faire réfléchir et à questionner le monde reste donc plus que jamais essentielle. Éduquer à l’image devient un impératif. De la même manière que manger sainement est un enjeu de santé publique, nourrir son cerveau d’images de manière raisonnée et informée apparaît comme un enjeu majeur pour nos sociétés. La transparence de l’utilisation de l’IA par les artistes ne nuira en rien à leur capacité d’innovation et de création.

Conclusion

L’offre de livres photo augmente alors que la demande reste fragile : ce paradoxe est une des caractéristiques du marché actuel du livre de photographie.

Le monde numérique a entraîné une baisse de la valeur de la photographie. Le web et l’internet mobile ont modifié les conditions de production et de consommation des images. L’usage massif des réseaux sociaux, les modèles axés sur la presque gratuité d’accès aux biens culturels de ces mêmes plateformes qui développent à présent l’IA après avoir accumulé une masse immense de données, mettent à mal l’existence même du médium photographique.

Si la photographie est liée au livre depuis sa naissance, ce dernier reste, avec l’exposition muséale de tirages d’art, le dernier sanctuaire de la photographie dans le monde physique. Malgré un modèle où la rentabilité n’est possible que dans la désintermédiation (la vente directe), photographes et éditeurs continuent de croire à la nécessité d’agencer des images.

Comme ses confrères, Hemeria s’inscrit dans cette quête de sens, et se met au service des photographes qui transmettent des clés pour décrypter le monde.

La surabondance d’images demande à chacun d’entre nous d’être de plus en plus sélectifs et de ne pas surenchérir dans ce « supermarché de l’image » qu’est devenu le web. Travailler sur ce que ne peut pas apporter le digital — l’excellence de l’objet — apparaît une des solutions pérennes du secteur pour séduire un public qui plébiscite les foires et les événements photo (et la rencontre physique). C’est le choix que nous avons fait chez Hemeria en développant nos propres normes de traitement d’images et d’impression pour atteindre une qualité d’impression optimale.

Quant à l’IA comme outil de création d’images, « la question que nous devons nous poser n’est pas de savoir si les images générées par l’IA répondent aux critères de l’art, mais plutôt si nous devons leur accorder la même valeur que celles créées par les photographes », comme le souligne la communauté de The Independent Photographer.

Pour en savoir plus :

1 PETITET, Vincent. Ancien dir. délégué adjoint à la diffusion de l’Hadopi. Au fil des labs, La photographie à l’épreuve du numérique #2. Paris : LabsHadopi, février 2012

2 COIGNET, Rémi. Conversations. Paris : The Eyes Publishing, 2014, 256p.

Découvrez nos autres articles

Podcast « L’Œil écoute » #39 | Pierre Faure, au plus près des oubliés

Pour ce 39e épisode de « L’Œil écoute », Yannick Le Guillanton a rencontré le photographe Pierre Faure. Ce choix n’est pas anodin. Il

Podcast « L’Œil écoute » #38 |Tina Merandon, photographe animaliste ?

Depuis plus de 20 ans, la photographe Tina Merandon explore la relation entre l’animal et l’humain, les corps à corps, la place

Podcast « L’Œil écoute » #37 | Guillaume Bonn, une vision alternative de l’écologie en Afrique 

Sortir des à prioris sur la conservation animale en Afrique, c’est l’objectif que s’est fixé le photographe documentaire Guillaume Bonn avec Paradise Inc.,